Il fait encore bien nuit quand nous apercevons au loin les lumières de la ville ; c’est avec soulagement que nous mettrons un terme à cette traversée. Eh oui, quand j’ai cessé d’étaler ma prose sur l’écran de l’ordinateur, il s’est encore passé plein de trucs rigolos : nous avons été arraisonnés par la marine nationale brésilienne en quête de travailleurs clandestins sur le bateau. Ils ont vérifié toute la paperasse de bord pendant que les employés déchargeaient les bières sur le quai de Sao Sebastiao (regardez sur une carte si vous voulez plus de précisions ! ile de marajo). Eric, le candide du coin, sort son appareil photo pour immortaliser l’instant, et malgré mes recommandations de ne pas le faire, il s’approche du bord tribord (pas facile à placer dans une conversation !) et se fait houspiller par le chef des représentants de la défense en mer. Il remballe tout penaud l’objet du délit et revient me voir avec des yeux de hiboux. Ben quoi, secret défense, il ne connaît pas ou quoi ?!!! Je ne dis pas la phrase qui tue et qui nous brûle les lèvres dans ces cas-là : « Je te l’avais bien dit… ». Nous reprenons la lente cadence de l’alliance avec dieu vers des bras de fleuve de plus en plus larges. Beaucoup de passagers sont descendus à la dernière pause et des places de hamacs se sont libérées, pas en haut non, en bas au-dessus des machines. Les marins en profitent pour rentrer les tonnes de wassaï et pour ranger un peu l’avant-pont chargé comme une mule. Nous dormirons une fois encore à nos places VIP du concert des tambours du Bronx. Pendant la nuit, une houle violente me sort de cette somnolence enfin acquise au péril de mes neurones. Brinqueballée de droite et de gauche je heurte régulièrement la tête de Camille qui semble imperturbable, calée dans les bras de Morphée et sourde au tapage nocturne des moteurs. Je vois Eric qui se balance de plus en plus au risque de faire une crêpe sur le pont. Je m’accroche tant bien que mal au bastingage et évite de percuter ma petite voisine, toujours aussi paisible. Ayant pitié de moi quand il ouvre ses yeux de merlan sauté, Eric prend un bout (on ne parle pas de corde ni de lapin à bord d’un navire) et m’amarre au bateau. Je ne pensais pas que la douceur du fleuve pouvait se transformer aussi rapidement en rage aquatique. Vivement l’accostage. Et, donc, nous voici dans les derniers miles nous séparant de la terre ferme. Toute la populace du bateau est prête à débarquer. Le débarquement est moins folklorique que l’embarquement. Il est 7h00 quand nous quittons le port vers le cœur de la ville à la recherche d’un garage susceptible de faire des miracles sur Titine (autant essayer de dresser un éléphant à marcher sur un fil de fer). On trouve un petit garagiste, dès l’ouverture. Il regarde circonspect puis prend un air expert et démonte la barre de direction et part à vélo. Il revient un bon moment après avec la pièce refaite à neuf. Il va falloir que je trouve un éléphant….Nous commençons alors la chasse à la jante de 13’. Inexistante. On se rabat sur un pneu neuf. On ne sait jamais, avec la scoumoune … et malgré les gri-gris d’Isa……. ! Enfin nous quittons Belém et ses immeubles pour attaquer la route, la vraie, celle qui nous mènera vers le sud. Nous roulons sans cesse jusqu’à Dom Eliseu où nous nous reposons, reprenons le ruban asphalté dès l’aube. Eric conduit dix heures par jour et s’endort comme un bébé dès que son corps sent l’horizontalité du lit.
Alors, il était comment le défilé à la télé ? Nous, nous avons vu
celui des arbres à fleur d’eau dans le soleil levant, des pinots tout droits qui bordent la rive, de la mangrove envahie de brume matinale, des gens qui sortent de leur hamac avec une larme de
sommeil accrochée aux cils et qui se dirigent vers les douches à l’eau du fleuve. Ca alors, je viens de réaliser que je pourrai dire que je me suis lavée dans l’Amazone ! Enfin c’est
l’Amazone qui est venu me doucher dans le bateau !
L’odeur du café vient
chatouiller les narines des passagers, un petit tas de gâteaux genre crakers s’offre aux amateurs. Nous attaquons les bananes, le jus de raisin et les biscuits au coco, les yaourts soigneusement
conservés dans notre glacière. Pas mal pour un 7h00 du mat, perdus dans les méandres d’un des plus mythiques fleuves de notre planète. La matinée se déroule, cool. Un petit arrêt à la station
suivante où trois clampins descendent et quatre autres montent (je ne savais pas qu’il y avait l’option omnibus… ?!) puis on repart. La vraie halte (20 minutes au moins !) se fait à
Breves, Ile de Marajo. Encore un chargement de quantité industrielle de bière, des jeunes montent à bord pour proposer des victuailles, des assiettes de bouffe. 12h30. C’est stratégique !
Comme on n’a pas réellement mangé hier soir (oui, Eric vous expliquera qu’à bord il y a de tout et que ce n’est pas la peine d’acheter quoique ce soit… bref on a juste grignoté des conneries pour
faire croire à nos estomacs qu’il y aurait un repas après les gâteaux apéro…mais on a rusé et on s’est couché avant qu’ils ne découvrent le leurre), nous prenons avec plaisir les assiettes de
pâtes, riz, farofa, viande qui nous sont proposées. Petite sieste bien méritée, l’estomac ne sait pas trop ce qu’il doit faire : un coup on mange, un coup on ne mange pas, un coup c’est pour
de vrai, un coup c’est pour de faux. Bref, Camille revient des toilettes…maman, j’ai la diarrhée… c’est cool les vacances !!!
Il est 18h30 et nous sommes à 5 heures de Macapa. Super chauffeur reprend le volant et nous nous engageons enfin sur de l’asphalte, Titine sourit, Camille dort et moi j’essaie de ne
pas flipper au moindre bruit suspect. La nuit noire nous enveloppe alors, nous croisons quelques voitures, nous nous faisons dépasser, les phares se perdent au loin dans la nuit, pas de signe de
vie dans les alentours, du vide à perte de vue, un orage au loin dans le ciel noir. Vers 21heures, nous traversons un bled sans nom, nous faisons une courte pause pour remettre du carburant dans
nos estomacs, des coups de marteau sur la jante de la remorque (oui elle a encore été attaquée par des trous sauvages…faudrait peut-être les signaler par des panneaux de la DDE locale) et nous
reprenons de plus belle. Des montées, des descentes, des plats, des virages, toutes les possibilités de route sont présentes. Mais Eric ne peut plus conduire, sa capacité et sa résistance à la
fatigue sont au bout. Je prends donc le volant. Pas rassurée, ceux qui me connaissent bien le savent, je déteste conduire et encore plus la nuit, et que dire du paramètre remorque au c… qui ne
fait que des caprices depuis le début ! Mes yeux piquent et je lutte contre le sommeil, la nuque qui s’ankylose, les battements de cœur qui s’accélèrent dès que des phares oscillent dans la
nuit, de toute manière je ne dépasse pas le 80 km/h (oui, je sais on me surnomme la tortue, on ne va pas arriver de bonne heure, etc.). Florent Pagny chante dans la voiture et tente de me tenir
éveillée, Eric dort profondément (pas longtemps). A 150 km de Macapa, il reprend le volant. Tout à coup, la Titine se rebelle et a de terribles vibrations. Elle tressaute, sursaute, rue dans les
brancards. Eric la dompte en lui donnant des coups de volant vers la droite puis la gauche pour que le bruit cesse et que ses tremblements épileptiques se calment. La direction est en train de
nous lâcher, elle aussi. Faudra bien que ça tienne jusqu’au bout, nous arrivons dans la dernière ligne droite, là-bas, regarde, enfin les lumières de la ville, nous pensons immédiatement aux lits
qui nous attendent quelque part et qui nous berceront le reste de la nuit. Un dernier virage dans la ville et… la flicaille ! Contrôle des papiers des passagers et du véhicule. Quand je
pense que ça fait au moins 5 ans que je n’ai pas été arrêtée par les keufs de Cayenne ! Nous repartons vers le centre ville, sans dommage, allez encore deux ou trois rues et nous y serons.
Flap flap flap…oui, vous aussi vous l’avez reconnu le doux bruit du pneu qui vous lâche au bon moment…. Il est plus d’une heure du mat, il fait chaud, Eric change la roue, marche dans la merde de
chien sur le trottoir ( quelle idée de tomber en rade près d’une merde de chien aussi !) et nous fait faire le tour de la ville, tiens les flics ont remballé leurs affaires, oui on est déjà
passé par cette rue-là, je reconnais la boutique de fringues moches fluos même que tu n’as pas besoin de gilet pour réparer ta roue sur le bord de la route si tu les mets. Il est 2h30 quand
enfin, après une douche relaxante et bien méritée, nous nous glissons dans nos lits (chacun le sien, on aurait dit les 3 nains (je vous dispense de chercher qui aura quel nom de nain…), sans
Blanche-Neige).
C’est la première fois que
je voyais mon homme transformé en bomba brasileiro, avec la touffe sur le dessus et rasé sur les côtés, du gel, et presque la raie sur le côté !!! Heureusement le sevillan (pour les non
initiés : barbier de Séville= sévillan, bon ok, elle est capillotractée mais c’est de circonstance) a repris ses esprits et a fini le boulot de manière honorable, voire pointilleuse…quand il
a attaqué les poils des oreilles qui débordaient, les sourcils qu’il a disciplinés (de broussailles en bosquets à la française), j’ai eu un sursaut de fou rire intérieur en me disant que si Eric
baissait son froc il lui aurait aussi fait le maillot ! Bon trêve de plaisanteries, vous êtes là pour savoir ce que deviennent les Castor pas leur pilosité.
Le marinheiro (que de progrès en portugnol !!) a pris le volant pour descendre Titine et des guides le hélaient au fur et à mesure pour le diriger. Séquence émotion
quand la voiture ne freinait pas bien et que les planches devaient être réajustées dans l’immédiat. J’ai bien cru que Titine finirait ses jours au fond d’un bras de l’Amazone. Une fois à bord il
a fallu se frayer un passage et grogner sévèrement pour avoir son carré de place. Plus de place à l’étage, réservé aux hamacs, plus de place en bas non plus. Nous nous sommes installés à
l’arrière du bateau avec vue sur la cuisine, la « salle à manger » ( 4 places autour d’une table bancale où seront servis les repas tout au long de la journée, les deux
banheiros
J’ai
toujours rêvé de voir un concert des Tambours du Bronx, je crois que maintenant je suis vaccinée ! 36 heures à cette quantité de décibels je ne suis pas sûre de m’en remettre. Nous avons
malgré tout réussi à dormir dans nos hamacs au bout du pont. En pleine nuit un raffut incroyable nous a sortis de notre léthargie, des petites tapouilles se sont collées à notre « Aliança
com Deus » (non, je n’invente rien !) et ont transbordé des centaines de paniers en osiers et caisses de graines de wassaï. Business is business !
Derniers Commentaires